Culture –Photographie

Rencontre De Bamako

Les festivaliers de la Biennale africaine de la photographie se sont séparés le 14 novembre 2009. Retour sur une manifestation qui célèbre depuis huit éditions la création photographique en Afrique

On a saoulé la photographie à Bamako

Musée national du Mali mercredi 11 novembre 2009. Il est 17h. Comme à l’ouverture des 8è Rencontres de Bamako, la Biennale africaine de la photographie, la cour intérieure de ce grand lieu de la culture malienne est pleine de monde. Il y a la des photographes qui sont exposants dans cette manifestation, des journalistes venus du monde entier, et un public des fans de la photographie africaine constitués d’européens et d’africains. Cet après midi est consacré à la remise des différents prix mis en jeu à l’occasion de cette 8è édition de la Biennale africaine de la photographie. Le ministre de la culture du Mali, Mohamed El Moctar préside la cérémonie. Il a à ses côtés respectivement, Sophie Renaud de Culturesfrance, Gabin Hamann chargé d’affaires de la Délégation de la Commission Européenne au Mali. De même que sont présents aux premiers plans, Samuel Sidibé, le délégué général des rencontres de Bamako et l’ambassadeur de France au Mali. Le maître des cérémonies est l’écrivain, réalisateur et professeur de littérature, Manthia Diawara. De sa voix tintante, cet universitaire de nationalité malienne, et enseignant à New York University égraine les noms des lauréats des différents prix au rythme des applaudissements de la foule massée dans la cour du Musée national du Mali. On commence par les prix particuliers et sponsorisés. Le prix jeune talent (2000 euros) offert par le Groupe Bolloré est revenu à Bodouin Mouanda de la République démocratique du Congo. L’artiste photographe a fait un travail sur « La sape, une chronique congolaise ». Il s’agit d’un ensemble de photographies des différentes formes d’habillements contemporaines au pays de feu Mobutu Sese Seko. Notamment au très populaire quartier Bacongo à Kinshasa, un coin réputé pour « sapeurs » et bons vivants de la capitale congolaise. Il a ainsi immortalisé les moments les plus saisissants de leurs comportements vestimentaires, des chaussures aux costumes en passant par les cravates. Son travail a ainsi séduit le jury que présidait le célébrissime photographe malien Malick Sidibé. Le prix Elan, attribué par l’agence française de développement et dont le lauréat est Salif Traoré du Mali pour sa photographie sur le « Rêve non réalisé ». Il s’agit des photos sur la vie quotidienne des jeunes d’une association qui comprend des ivoiriens, des congolais et des maliens. Ils vivent à Bamako. Ensemble, ils ont décidé d’avoir une protection des autorités maliennes et aussi de travailler, gagner leur vie, afin d’aboutir à un avenir meilleur sans passer par l’Europe. Salif Traoré a filmé leurs instants de vie. Et a été récompensé par ce prix Elan dont le montant n’a pas été communiqué. Le prix Casa Africa, une institution espagnole qui soutient les Rencontres photographiques de Bamako a été attribuée par le jury à la photographe sud africaine Zanele Muholi. Cette grande militante du droit des homosexuels a filmé « miss divine », un homosexuel travesti, mis sous le vêtement d’une dame. Par sa photographie, elle défend ainsi son choix d’homosexuelle déclarée, en insistant sur le caractère d’êtres indépendants qui inscrivent désormais leurs marques dans le monde économique, culturel, social et politique. Un travail qui a en tout cas séduit le jury dans un pays où les mœurs demeurent encore homophobes.

Un camerounais primé

Le prix de l’Union Européenne (3000 euros) est revenu à un Jodi Bieder, autre sud africain pour son œuvre « Going home ». Un travail sur les inondations et les catastrophes au Mozambique, et sur l’opération Crackdown engagé par les autorités en Afrique du Sud pour faire baisser la criminalité. Un ensemble de photographies en noir et blanc dont le langage est fortement pénétrant. Il en est de même de notre compatriote camerounais Guy Wouete qui a reçu le prix de l’Organisation internationale de la francophonie (Oif) pour une valeur de 1500 euros. Nous l’avions dit : le talent de Guy Wouete est certain. Et son travail à la fois sérieux et engagé. A travers sa vidéo et sa photographie, il invite l’Afrique en général et son pays le Cameroun en particulier à faire attention de l’ambiance dit de paix qui y prévaut. « On ne peut pas dire qu’il y a paix alors que les injustices et les inégalités sont criardes entre les citoyens. Et l’absence de démocratie un leitmotiv », nous confiait-il alors à Bamako. Un message que les membres du jury ont entendu en, lisant son oeuvre. Un jury qui pour cette édition a donner son prix spécial à deux artistes photographes. Il s’agit de Berry Bickle du Zimbabwe et de Abdoulaye Barry du Tchad qui vont se partager les 2000 euros, valeur du prix en question. Berry Bickle a montré des photographies des résidus de vêtements humains pris sur les fils barbelés, symbole de la perte, de l’échec et de l’individu en situation de conflit. En fait, le récit commence par les espaces personnels et le refuge de l’individu, et suit ses libertés et ses inhibitions en relation avec le corps social et dans le monde. Abdoulaye Barry quant à lui a présenté dans sa photographie les enfants de la rue à N’Djamena. Ceux-ci, explique–t-il, « quittent très tôt leur base qu’est le marché et s’adonnent aux petits métiers en chargeant sur leurs têtes des paniers de marchandises. Ainsi ils gagnent leur pain et de quoi acheter de la colle », cette drogue dont raffolent les enfants de rue des capitales africaines. Les deux artistes photographes vont donc se partager ce prix spécial du jury. Enfin, le Grand prix de Bamako 2009, prix Seydou Keïta (3000 euros) a été attribué par le jury au photographe nigérian Uche Okpa Iroha. Lorsque le Pr Manthia Diawara a appelé ce nom, s’en est suivi un standing ovation. Le travail de Uche Okpa Iroha est en effet le plus déroutant de tous. Non pas seulement par la pertinence du sujet, mais aussi par la qualité de la photographie. L’artiste a travaillé sur la division ou le fossé dans l’ordre spatial et l’appropriation dans la société où les humbles naviguent constamment à travers les processus socio-économiques ne laissant des traces derrière eux et en ouvrant de nouvelles voies pour eux- mêmes. Le photographe y a mis de la fantaisie artistique qui stigmatise sa thématique. Si cette cérémonie de prix a pratiquent mis fin à la partie festive des 8è rencontres photographiques de Bamako, les différentes merveilles photographiques qui sont dans les expositions resteront sur place jusqu’au 7 décembre prochain. On sait que la direction artistique de Bamako 2009 a organisé cette fête à la photographie africaine en plusieurs parties. Il y a d’abord l’exposition panafricaine sur le thème Frontières, qui se déroule au Musée national du Mali. Puis il y a les monographies qui sont actuellement exposées au Palais de la culture de Bamako. Le Focus Mali, sous la direction du doyen Malick Sidibé a permis au pays qui accueille les Rencontres photographiques tous les deux ans de mettre en exergue cette dynamique artistique national dans le domaine de l’image philosophique. De manière inconsciente, il s’agit d’une espèce de justification du Mali comme pays où l’on fête la photographie africaine. Une démarche séduisante en tout cas. Maintenant, les expositions thématiques ont eu ceci de particulier qu’elles ont travers les différentes oeuvres présentées, montrées des les « signes efficaces » (pour utiliser une expression chère au regretté défunt anthropologue français Claude Lévi Strauss) des mœurs virtuelles des sociétés des africaines de Tanger au Cap. Au final, à travers la vingtaine de vernissage aussi bien dans la partie officielle que le « Off », on a véritablement saoulé la photographie dans la capitale malienne. Des images de rêves et pleines de significations à la fois culturelle, cultuelle, et cosmique sur une Afrique que beaucoup considèrent encore comme une terre de mystère.

Jean François CHANNON (Cameroun)

© Rencontres de Bamako