Les rencontres

La question des Frontières est éminemment actuelle et paradoxale dans un monde où, d’une part, on proclame et pratique la disparition des frontières politiques et économiques et, d’autre part, on érige des murs pour les protéger. En effet, la globalisation et le libéralisme économique ont imposé la porosité de certains territoires, mais n’ont pas empêché, par ailleurs, la multiplication des mesures dissuasives et répressives pour contrer les flux migratoires dictés par d’autres impératifs.

Les frontières en Afrique

Les frontières en Afrique, plus qu’ailleurs, représentent un enjeu majeur, qu’elles soient des lignes artificielles tracées par les hommes ou des barrières naturelles (fleuves, montagnes, déserts, océans, etc.), elles délimitent en général des espaces de souveraineté politique. La majorité des frontières des Etats actuels en Afrique, a été tracée par les puissances impériales européennes lors de la conférence de Berlin en 1884. L’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), créée après l’indépendance de la plupart des pays africains, a accepté, en outre, de reconnaître en 1963, ces frontières héritées de la colonisation. Ces découpages arbitraires de frontières mal identifiées, séparant des populations de mêmes origines ou morcelant des territoires, provoquent encore aujourd’hui de nombreux conflits entre Etats africains autour des questions liées à leur souveraineté, à la répartition des ressources économiques et aux regroupements ethniques. Autour des frontières et de ses réalités complexes, composées de la pluralité de zones écologiques, des constructions politiques, des peuples, des religions et des langues différentes, se cristallisent des processus à la fois politiques, économiques, et socioculturels. À cela s’ajoutent aujourd’hui les questions identitaires d’ordre culturel, social, national ou même individuel.

Les flux migratoires

Les flux migratoires vers l’Europe et les difficultés auxquelles se heurtent les jeunes à la recherche de meilleures conditions de vie ou du simple rêve d’ailleurs et qui, légalement ou illégalement, tentent cette traversée, sont des aspects qui reviennent régulièrement dans l’actualité. Les frontières interafricaines, quant à elles, sont autant, sinon davantage, infranchissables que celles qui séparent les autres continents. Les migrants venus d’ailleurs sont toujours considérés comme des étrangers et ont rarement les mêmes droits que les autochtones. Ainsi s’érigent des barrières immatérielles liées à l’appartenance et à certaines normes sociales où dominent l’image de l’autre et le rejet de sa différence. L’exclusion peut revêtir des formes multiples ; elle peut être géographique, économique, culturelle, linguistique ou religieuse.

Le rapport à l’autre

La frontière implique donc une notion de territoire délimité au-delà duquel se dessinent l’ailleurs, l’autrement et l’étranger. Elle conforte l’identité nationale, sociale et culturelle et sécurise les individus et les groupes par des réseaux et des liens de proximité. Au-delà, elle s’ouvre à l’altérité, à la différence. Qu’il s’agisse de l’autre, le plus proche, le voisin, ou qu’il s’agisse du plus lointain, l’immigré. Le thème de l’étranger, corollaire à celui de frontière, peut être vu ainsi sous les différents aspects de l’intégration, de la ségrégation ou de l’échange. Cependant, si elle marque la limite, la frontière est aussi un lieu de rencontres et d’échanges dans cet entre-deux, si justement nommé le No man’s land. Perçue alors comme un territoire de démarcation ou de transit, elle peut devenir un lieu de transformation et d’échange, un territoire réel ou imaginaire d’ouverture. « Franchir » des frontières, peut également revêtir un aspect symbolique et représenter une sorte d’initiation ou de transgression.

Au programme des Rencontres 2009

Les expositions, projections et conférences proposées pendant les Rencontres de Bamako essayent de dessiner et d’analyser les différents aspects de cette réalité complexe. Un traitement pluridisciplinaire qui relie la peinture, le cinéma, la mode permet l’articulation d’une réflexion sur les frontières et sur ses diverses connotations : l’ancrage et la mobilité, la persistance des traditions et les changements, l’espace public et l’espace privé, l’individu et son rapport à l’autre, l’inné et l’acquis.

Si les Rencontres de Bamako se sont imposées au fil des années comme une occasion d’échanges et de découvertes pour les photographes africains et pour les professionnels du monde entier, un des objectifs de cette édition est aussi de faire des Rencontres un événement et une fête pour Bamako et ses habitants. La volonté d’investir la ville et de rendre la photographie plus visible passe aussi par l’investissement de l’espace urbain et par l’implication des Bamakois. La mise en valeur des photographes « du quotidien », la concentration des activités et des expositions dans des lieux importants et populaires de Bamako (Musée National, Palais de la Culture, Musée du District, Galerie de l’INA, Centre Culturel Français…), la campagne de sensibilisation en amont dans les écoles et les universités, participent à cette volonté. Les quartiers de Bamako, de Bagadadji à la rue Princesse, seront au cœur de projets interactifs et de productions multimédias originales. Cette implication de la ville repose sur la collaboration active d’acteurs importants tels que le CAMM (Conservatoire des Arts et Métiers Multimédia), le CFP (Cadre de promotion pour la Formation en Photographie, l’AMAP (Agence Malienne de Presse et de Publicité), les universités, les écoles, les institutions, l’association des photographes maliens et de multiples partenaires locaux.

Parallèlement le réseau international de la Biennale continuera de s’élargir, notamment avec le nouveau partenariat Les Rencontres d’Arles / Rencontres de Bamako et la présentation de la série Luxury de Martin Parr, l’invitation de la galerie Michael Stevenson de Cape Town, qui sera un coup de projecteur sur deux de ses artistes : Pieter Hugo et Nandipha Mntambo, ainsi que la présentation d’artistes et de projets internationaux. Initiatives qui permettront à la fois de renforcer, au niveau national, la visibilité des Rencontres et en même temps de développer sur le plan international son rôle capital dans la diffusion de la photographie africaine.

Les lieux du Festival

Pendant la semaine professionnelle, afin de faciliter les échanges et les rencontres, le Musée National devient le quartier général de la Biennale. Les expositions investiront, pour la première fois, l’ensemble des salles selon un principe de « dialogue » entre la photographie, les oeuvres et les pièces du musée. La programmation de films et de diaporamas aura lieu dans la salle de projection du musée. Des débats et des ateliers de postproduction, des lectures de portfolio ainsi que les bureaux d’accueil et un restaurant prendront place dans les jardins et le patio du musée. Des studios photos numériques, installés dans le parc, permettront au public de venir se faire photographier gracieusement pendant la durée de la Biennale. Le Palais de la Culture accueillera la majorité des autres expositions. Le soir, des concerts et des projections se tiendront dans le parc et sur les berges. La scénographie de l’ensemble des espaces et des expositions de la Biennale a été confiée à Joel Andrianomearisoa.

Les expositions

Panorama de la création contemporaine en Afrique, l’exposition panafricaine, axée autour de la thématique des Frontières , réunit 40 photographes et présente 13 vidéos. Elle restitue les interprétations et représentations diverses des questions sociopolitiques, culturelles et identitaires traitées par les artistes.

Une exposition collective présente une sélection de photographes maliens contemporains, représentatifs d’un pays qui figure parmi les plus dynamiques actuellement en Afrique sur le plan de la photographie. Parallèlement, une exposition de photographies de mariage rendra hommage à une fonction vernaculaire foisonnante, traditionnelle et très présente en Afrique.

Des monographies permettront de faire un focus sur des artistes et sur leurs visions particulières des frontières : Patrizia Guerresi Maïmouna, Pieter Hugo et Nandipha Mntambo, Angèle Etoundi Essamba, Alain Turpault, Baudouin Mouanda, Hassan Hajjaj, Karel Prinsloo et Fazal Sheikh qui nous fait l’honneur de montrer à Bamako, pour sa première grande exposition en Afrique, ses deux œuvres : A Camel for the Son et A Sense of Common Ground.

Des expositions thématiques se pencheront sur les divers aspects, enjeux et conséquences des mouvements transfrontaliers : Goudron Tanger / Le Cap, la traversée du nord au sud du continent par Bruno Boudjelal et The Maghreb Connection , une installation multimédia, projet artistique et scientifique sur les systèmes des migrations d’Afrique dans l’espace méditerranéen. La diaspora sera représentée par l’installation Living Under One Roof, un projet de Lorna Holder sur l’arrivée des premières communautés noires des Caraïbes en Angleterre, dans l’Après guerre, entre 1948 et 1962.

La photographie à caractère patrimonial ou historique sera présente avec les images du Ghana dans les années 1930 - 1940 de Bruce Vanderpuije (1899-1989). Les portraits de brousse du photographe sénégalais Oumar Ly, les archives de l’AMAP au Mali et les photos des nuits à Kinshasa dans les années 50 -70 de Jean Depara seront aussi présentées.

Les travaux de plusieurs workshops, comme Visa pour Bamako organisé à Accra par l’Ambassade de France au Ghana, ou Matola organisé au Mozambique par L’Oeil en Cascade, seront présentés sous forme de projections et d’affichage urbain. Un colloque et une programmation de films documentaires et de fiction sont également au programme.

Les Frontières observées ainsi sous différents angles permettent de mesurer l’ampleur de cette problématique dans notre monde. Parfois transfiguré et interprété par des regards artistiques où se mêlent imaginaire et réel, témoignage personnel et récit, ce thème suscite toujours des préoccupations éthiques et reflète une conscience profonde et un engagement manifeste chez tous les artistes, que nous sommes heureuses de partager.

Michket Krifa Laura Sérani

© Rencontres de Bamako